Art : L'art contemporain, une monstruosité et un signe d'une société en crise

Publié le par La vérité depitée

   

 

C’est l’un des paradoxes contemporains les plus remarquables : la publicité, les magazines, le marketing commercial s’évertuent à nous présenter comme modèle le mythe de la jeunesse éternelle, des visages et des corps lisses, sans rides ni bourrelets disgracieux, rayonnant de santé et dépourvus d’expression, tandis que l’art n’a de cesse que de nous confronter à des figures repoussantes, grotesques, à la fois terrifiantes et promises à la dégradation et à la caducité.

 

« Jamais, observe Jean Clair dans son nouvel essai Hubris, la fabrique du monstre dans l’art moderne, l’écart entre la figure humaine et sa représentation, n’aura été, semble-t-il, plus profond. » L’harmonie, l’équilibre, la régularité, la sérénité, les justes proportions qui définissaient l’idéal de la beauté légué par l’Antiquité ont été discrédités par les artistes contemporains qui, dans leur volonté de surprendre et de choquer, ont promu la laideur et l’effroi au rang de canon artistique suprême.

 

Tout se passe comme si la modernité, lassée des paisibles valeurs apolliniennes, privilégiait le déchaînement dionysiaque comme étant le plus à même de refléter le bruit et la fureur, la démesure et l’horreur de notre temps de désastres. Expression de la barbarie, le monstrueux fascine et inquiète mais fait aussi figure d’avertissement, en ce qu’il fait resurgir les peurs ancestrales, les fantasmes des temps les plus reculés, et met au jour ce qui doit être caché. Cette fascination pour le difforme, l’anormal, n’est pas nouvelle certes – la fin du Moyen Âge et la Renaissance ne l’ont pas ignorée – , mais elle n’avait pas prétention à l’hégémonie sur les formes artistiques.

 

Parmi les emblèmes de la monstruosité, trois créatures ont retenu l’attention de Jean Clair, qui retrace leur carrière depuis la Révolution puis le romantisme jusqu’à nos jours en passant par l’apogée des années 1880-1914 : l’homoncule, issu des fantasmes alchimiques et désormais repris par la neurologie moderne ; le géant ou colosse, prodige antique revu par l’ère de la technique et de la guerre totale ; l’acéphale enfin, l’homme sans tête, vieille idole antique promue comme symbole de la modernité « radicale et sanglante ».

 

Au carrefour de l’histoire de l’art, de l’histoire des sciences et de l’histoire des idées, l’auteur mobilise sa vaste culture et l’acuité de son jugement critique pour se livrer à une interprétation anthropologique de l’esthétique contemporaine. À travers les oeuvres de Marcel Duchamp, Edvard Munch, Salvador Dalí, George Grosz, Alfred Kubin, Rudolf Schlichter, André Masson, Victor Brauner, Max Ernst, Wilder G. Penfield et Ron Mueck, s’esquisse, par-delà le beau et le laid, l’histoire de l’avènement d’un nouveau paradigme artistique, expression de la crise de l’humanisme européen et du désarroi de la pensée rationnelle. À l’encontre de la prophétie de Dostoïevski, « la Beauté sauvera le monde », la laideur et le difforme, le grotesque et le monstrueux sont devenus la voie royale d’un art qui fait de la déviance la normalité et trahit la formidable puissance du ressentiment de l’homme moderne.

 

En conclusion de son passionnant et inquiétant essai, Jean Clair rappelle que l’hubris, l’abandon orgueilleux à la démesure et à l’écart, constituait pour les Grecs la faute suprême, punie par la némésis. A-t-il tort de voir dans les manifestations de l’hubris de la modernité « les symptômes d’une société en crise, au bord de sa disparition » ?

 

Par Bruno de Cessole

Source : valeursactuelles.com

Publié dans Culture

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